Comptes-rendus d’ouvrages

Comptes-rendus d’ouvrages

Association Historique du Pays de Grasse, Castrum Alpes-Maritimes, Grasse au Moyen Âge : pouvoirs et lieux de pouvoir (XIe-XIIIe siècle), TAC-Motifs des Régions 2014, 216 pages.

biblio_grasse_moyen_ageCet ouvrage, issu pour partie d’une journée de travaux qui s’est tenue à Grasse en 2009, a le mérite de proposer de nouvelles perspectives et de développer des approches sur une histoire qui est loin d’avoir comblé toutes les curiosités et toutes les interrogations des chercheurs. Les études que Catherine et Jean-Claude Poteur ont rassemblées proposent une contribution à la connaissance des lieux et des pouvoirs, formulent des hypothèses nouvelles fondées sur des données tangibles, croisant démarche archéologique et démarche historique. Grâce à leurs éclairages nouveaux, elles nous invitent à relire et à réexaminer les pages  plus connues et  plus souvent analysées de l’histoire d’un simple village du  XIe siècle, devenu ville à rayonnement régional en l’espace de deux siècles. CM

Gilles Sinicropi (avec la collaboration de Guy Fénerol et Marie-Hélène Froeschlé-Chopard), Valcluse, la Notre-Dame du pays de Grasse, Serre éditeur, Nice 2014, 240 pages.

biblio_valcluseSi quelques articles ou livrets ont été consacrés à Notre-Dame de Valcluse depuis 1830, ils ont souvent préféré la légende et la fable à la rigueur historique. Or, les sources disponibles permettent non seulement de retracer la chronologie et d’identifier les acteurs du sanctuaire, du Moyen Âge à nos jours, mais aussi et surtout d’évoquer les manifestations de la dévotion dont il a été de tout temps le théâtre. Cette histoire commence au XIIe siècle, mais la piété des pèlerins ne se manifeste avec force qu’au XVIIe. Depuis, les fidèles n’ont jamais déserté les lieux, malgré l’alternance de phases d’essor et de moments de crise. Les acteurs de cette vie spirituelle – des ermites, une confrérie, une association de laïcs – se sont parfois heurtés au clergé, inquiets de possibles dérives, mais ont pu aussi accompagner les grandes révolutions qui ont animé l’Église. L’auteur ne se contente pas d’égrener les étapes, des premières mentions médiévales  à la construction d’une nouvelle chapelle puis au couronnement de la statue qu’elle abrite, trois siècles plus tard. Avec une profonde empathie, il fait revivre les foules qui viennent à Valcluse, leur rencontre avec le sacré et la variété de leurs prières qui s’exprime à travers l’exceptionnelle collection d’ex-voto présentée dans cet ouvrage. CM

Michel et Marie-Louise Gourdon, Nos bergers, histoire du pastoralisme dans les Alpes-Maritimes,  Les Éditions du Cabri,   Breil-sur-Roya, 2014, 370 pages.

biblio_bergersRechercher, et susciter à chaque trouvaille de nouvelles envies de savoir, c’est ce que les auteurs de cet ouvrage n’ont cessé de faire, à propos du monde pastoral, du berger, de l’alpage et de la transhumance. Le résultat, un ouvrage débordant d’informations, de notations et de sources intéressant l’élevage ovin, l’Histoire et les Alpes : « la transhumance est autant l’affaire des notaires et des marchands que des bergers, elle concerne la ville aussi bien que le village, elle est l’enjeu de tout un système de relations économiques et sociales qui quadrillent et structurent un vaste espace ». C’est pourquoi elle a laissé autant d’archives qui sont présentées et analysées ici. Mais Michel et Marie-Louise Gourdon veulent défendre par-dessus tout la cause du berger. Ce qui les guide n’est pas tant le risque de voir ce métier disparaître, que de constater combien il est peu considéré. Aussi ont-ils recours à l’histoire pour passer en revue les implicationsde la fonction du berger, tour à tour économique, sociale, environnementale et culturelle, analysée et illustrée par une abondante iconographie qui fait la part belle aux hommes pratiquant ce difficile métier. CM

Roselyne Chomiki, Le Cros-de-Cagnes, au berceau de la mer, Nice, Serre, 2014, 248 pages.

Près de deux cent ans après l’installation, sur le littoral cagnois, des premiers pêcheurs mentonnais représentés par les familles pionnières Viale et Revenusso, Roselyne Chomiki, ancienne journaliste à Nice-Matin, à l’initiative des Crossois qui l’ont sollicitée en 2012, offre à ses lecteurs un portrait inédit et presque intime du Cros-de-Cagnes depuis ses origines jusqu’aux années 50, symbolisées notamment par la création de la populaire place Saint Pierre, prévue au moment de la reconstruction dans le plan d’aménagement du quartier financé par le fonds des dommages de guerre.
Sa démarche, à la croisée entre histoire et ethnographie, a permis de consigner et confronter témoignages écrits et oraux, venant enrichir les sources essentiellement administratives, fixant ainsi ce patrimoine immatériel pour en favoriser la transmission aux générations futures.

Roselyne Chomiki a su gagner la sympathie des principaux acteurs de la vie traditionnelle crossoise, qui, avec la générosité qui caractérise cette communauté, ont pris plaisir à lui confier leurs histoires familiales, entre souvenirs marquants et anecdotes. Pour les étayer, elle s’est appuyée sur les travaux de Denis-Jean Clergue, ancien conservateur des musées, ayant lui-même grandi dans ce « hameau », et qui avait réalisé une enquête approfondie dans le but de préparer une vaste exposition sur le Cros-de-Cagnes dans les années 1947 à 1950. Emprunts de détails significatifs et d’élans lyriques parfois, ses précieux cahiers d’activité conservés aux archives des musées de Cagnes-sur-Mer représentent en effet un matériau privilégié pour l’étude qui nous intéresse.

Petit village de pêcheurs ayant jadis eu des velléités d’indépendance et ayant conservé une identité forte malgré l’urbanisation et la croissance démographique soutenue depuis le début du XIXesiècle, « le Cros a su garder son âme villageoise, fière et courageuse, toujours tentée par l’indocilité, l’indépendance, mais à jamais fidèle à cet esprit solidaire des communautés de marins ». Travailleurs et déterminés, les premiers pêcheurs à se fixer au Cros attirent en effet dans leur sillage non seulement leurs familles de Menton ou Vintimille mais aussi toute une myriade de familles d’agriculteurs de l’arrière-pays stimulés par la richesse des échanges sur ce littoral.

Vers 1890 d’autres pêcheurs et charpentiers de marine, originaires de Naples essentiellement, s’installent au Cros où le poisson abonde. Sa population passe de 68 habitants au recensement de 1820 à 594 en 1889. Dès 1835, se fait d’ailleurs sentir le besoin de créer une prudhomie. Près d’un siècle plus tard, au moment de la création du syndicat des pêcheurs du Cros, une étude statistique précise qu’on prend au Cros plus de poissons que dans tous les autres ports du département. Le Cros est devenu « capitale de l’anchois » et compte alors pas moins de cinq salaisons.
Toute une organisation se met en place peu à peu, dans laquelle le rôle et le savoir-faire des femmes sont essentiels, notamment pour le remaillage des filets. Techniques de pêche, en particulier pour la fameuse pêche à la poutine, rythmes, calendrier et même dictons se transmettent et se diffusent.
Le hameau obtient son église Saint Pierre en 1866 érigée en paroisse en 1877 ; une école mixte est ouverte en 1872, une école de filles en 1882, puis une école enfantine en 1922 et un groupe scolaire baptisé Léon Gambetta en 1929.

La Première Guerre mondiale vient interrompre l’activité traditionnelle, la Seconde traumatise sa population et mutile le cœur du village suite à plusieurs bombardements.
La construction de la route du bord de mer en 1932, en rétrécissant les plages où stationnaient les Pointus, provoque la création du port-abri que les pêcheurs attendaient depuis tant d’années. Reconstruite après-guerre, cette nouvelle artère marque aussi le point de départ de la vocation touristique du littoral et des débuts de la station balnéaire : Clergue écrira : « Ce Cros-de-Cagnes qui vivait dans son authenticité sage, active et familiale, on l’a traversé comme d’une épée par la route du bord de mer – cela pour le compte de la fascinante Côte d’Azur, on l’a fendu, séparé en deux alors qu’il était un tout compact et charnu bien à sa mesure et à sa mission de bourgade méditerranéenne ».

Grâce à ce travail de collecte très complet et approfondi sont ainsi retracées, dans chaque domaine, les heures glorieuses des pêcheurs et de tous les artisans de cette vie pittoresque. L’on se sent vite familier de cette population dont Denis-Jean Clergue disait qu’elle était  « ardente, joyeuse et accueillante ».
Isabelle Pintus

Marie-Hélène Cainaud (dir), Un siècle de vie cannoise, 1850-1950, Ville de Cannes, 2014, 404 pages.

biblio_un_siecle_vie_cannoiseCet ouvrage constitué de plus de cinquante « contributions thématiques à l’étude du passé cannois », comme l’indique le sous-titre, a été rédigé par une trentaine d’auteurs, universitaires, étudiants avancés et chercheurs issus du milieu associatif. Il trouve sa place parmi les nombreuses publications consacrées à l’histoire de Cannes (depuis les études concernant des aspects spécifiques, publiées depuis longtemps dans nos Annales ou par l’Équipe des Historiens cannois et plus récemment par les archives municipales, jusqu’à la récente synthèse des Éditions Privat),  en s’attachant au siècle qui commence avec l’essor de la villégiature et finit lorsque la ville prend son aspect actuel. La période 1850-1950 est en effet celle d’une véritable métamorphose : le Second Empire, avec l’arrivée du chemin de fer et la construction de la Croisette, apporte un réel développement économique, la IIIe République promeut les réformes sociales ; entretemps, la Belle Époque et les Années folles auront amorcé la future civilisation des loisirs. Seule, la tragique coupure des deux guerres mondiales viendra noircir le tableau.
La difficulté, dans une récolte aussi foisonnante d’informations, était d’organiser les divers articles en chapitres cohérents et d’importance égale. Sept thèmes ont été retenus : la construction du renom de Cannes, les statistiques et l’économie, la gestion administrative et politique, le développement de la cité, les Cannois dans l’adversité, les guerres et leurs conséquences, attraction et sociabilité cannoises. On peut, bien entendu, trouver ce plan parfois aléatoire : pourquoi avoir dissocié les guerres et les situations d’adversité, avoir rattaché les débuts de l’aviation et la construction aéronautique à deux thèmes différents ? La nécessité de respecter l’équilibre des chapitres explique ces choix qui peuvent paraître hasardeux.
Les différents articles abordent des sujets montrant les transformations de la ville tout au long du siècle (Cannes de sa « découverte » à une reconnaissance planétaire, traditions d’accueil et brassage des nationalités, l’évolution de l’habitat, la mutation et le déclin des activités agricoles, l’implantation du commerce de luxe, les enjeux de la politique scolaire, l’évolution des budgets communaux,  les difficultés de l’assainissement …), ou concernent des événements plus limités dans le temps mais qui sont des jalons dans l’histoire de Cannes : l’aménagement de la plage du Midi, les débuts de l’éclairage public, les échos mondains au temps des Années folles, les enjeux de la création du festival…
Un autre écueil à éviter était celui des redites avec les précédents ouvrages publiés par la Ville. C’est pourquoi il a été exclu d’aborder en détail l’hôtellerie et le tourisme, les châteaux et villas célèbres ou les aspects biographiques. Si l’on peut regretter que quelques articles soient des reprises de publications (la Première Guerre mondiale, le Front Populaire), la plupart des travaux présentés ici font appel à des documents inédits, utilisent l’enquête orale ( « De 1939 à 1944, récit d’un témoin oculaire »), abordent des sujets originaux, donnant un éclairage inattendu à une cité dont on ne voit souvent que la vitrine (les lieux de rencontres populaires avant 1899, les spécificités de la justice de paix au XIXe siècle, le quotidien d’un commissaire de police de 1897 à 1906, la protection de l’enfance, Cannes bastion des luttes ouvrières au début de la guerre froide…), et certaines études relèvent d’une démarche tout à fait novatrice, comme celle de la construction du renom de Cannes à partir d’un siècle d’images publicitaires.
L’iconographie, particulièrement abondante et mise en valeur par le format de l’ouvrage, utilise également beaucoup de documents inédits, puisés dans les riches fonds municipaux, archives et musées, mais provenant aussi des collections personnelles des auteurs. CM

Gisèle Gastaud, Édouard Heyraud, Thorenc, un millénaire de projets, de l’an 1000 à l’an 2000 (328 pages, publié à compte d’auteur)

ThorencPlusieurs études  sur Thorenc sont parues dans nos Annales, en particulier celle de J.-A. Durbec, mais le livre présenté ici aborde l’histoire du lieu dans sa globalité. Fruit d’un long travail de recherche et de réflexion, l’ouvrage s’appuie sur une abondante documentation puisée aux archives départementales et dans des fonds privés que les auteurs, natifs du lieu, ont su se procurer.

Le sujet est abordé en trois grands chapitres traités de façon autonome mais qui répondent aux mêmes thématiques, l’organisation et l’usage de l’espace, le rapport ville/campagne, la nature et la qualité de vie, chaque époque apportant des réponses différentes à ces mêmes questions : Thorenc aujourd’hui, envisagé sous l’angle de la périurbanisation, un « espace rêvé » où le modèle nature/tourisme/ patrimoine, mis en place dès le XIXe siècle, est recréé artificiellement aujourd’hui avec l’installation d’un parc à bisons, mais où la population  adopte le comportement de toutes les périphéries urbaines (une étude très fine de la géographie électorale locale le montre) ; le Thorenc des seigneuries (XVIe-XVIIIe siècle), d’anciens domaines aristocratiques partagés à chaque génération, revendus partiellement à des familles bourgeoises de Grasse rêvant de promotion sociale, et si imbriqués que J.A.Durbec avait renoncé à en démêler  les fils, ce que les auteurs ont su faire en s’appuyant sur une solide étude généalogique, sans perdre de vue l’aspect économique de « front pionnier » que constituent ces grands domaines, dans une vallée peuplé et exploitée mais sans village ; enfin à la fin du XIXe siècle, Thorenc station climatérique lancée par des promoteurs visionnaires, la « Petite Suisse provençale » devenue à la belle saison le complément indispensable des villes d’hiver de la Côte d’Azur. Ces différentes approches sont illustrées de plus de cinq cents reproductions de documents anciens, photographies, cartes, croquis, tableaux généalogiques et statistiques.

Alain Bottaro, Gabriel Benalloul, Karine Deharbe et Patricia Prenant, Grasse et les Ossola, Une dynastie de notables au service de la cité et de la France sous la IIIe République, Association Sauvegarde du Patrimoine écrit des Alpes-Maritimes (ASPEAM), Nice, 2012, 286 pages.

grasse_et_ossola 25 euros.

César Ossola puis son fils Jean ont joué un rôle important à Grasse même, ville dont le premier fut maire, et au delà comme conseillers généraux, députés et même pour Jean sous-secrétaire d’Etat à la Guerre en 1925 et 1926. Leur nom est indissociablement lié à Grasse et au département des Alpes-Maritimes au début du XXe siècle et jusqu’en 1932, date à laquelle Jean se tue accidentellement en pleine campagne électorale. Allié à la famille Court, parfumeurs grassois, César Ossola passe de la direction d’entreprise à la vie politique, que son fils embrasse très tôt.

Cet ouvrage collectif se fonde sur l’important dépôt aux Archives départementales des Alpes-Maritimes fait par les descendants de la famille Ossola. Il comporte à la fois une étude de l’évolution de la parfumerie Court au moment de l’arrivée de César Ossola (Gabriel Benalloul), une analyse des carrières politiques de César et de Jean Ossola (Karine Deharbe), une approche plus intimiste de la vie quotidienne et familiale (Gabriel Benalloul et Patricia Prenant) et une analyse de l’activité gouvernementale de Jean Ossola (Alain Bottaro).

Ce travail collectif est une illustration de plus de l’intérêt des documents familiaux pour les études historiques, documents qui bien souvent permettent d’aller plus loin que ce qui était déjà connu. L’ASPEAM qui mène différentes actions pour la sauvegarde du patrimoine écrit marque une étape de plus dans son action avec cette publication réussie.

Alain Ruggiero

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