Activités 2019

Activités 2019

Compte-rendus d’activités

Samedi 12 janvier, conférence de Mme Evelyne Biausser : L’art du Rajasthan

Le Hawa Mahal (Jaipur)

Situé au nord-ouest de l’Inde, longtemps dirigé par l’aristocratie guerrière des Rajpoutes, le Rajasthan est un territoire aride, ouvert sur la plaine désertique du Thar qui fut depuis l’Antiquité le chemin des invasions. Il en résulte un art improprement appelé « arabo-musulman », qui naît de la synthèse entre les traditions iranienne et indienne. De l’époque antérieure à l’islamisation, il reste les forteresses austères des Rajpoutes, qui feront place ensuite aux palais des maharajas, comme celui de Jaïpur, au décor d’inspiration moghole mais réalisé par des artisans indiens, où l’arc multilobé s’inscrit dans des coupoles en forme d’ombrelle, typiques de l’architecture indienne, où les moucharabiehs, les décors de figures géométriques, de fleurs stylisées, de personnages comparables aux miniatures persanes cohabitent avec le motif indien du paon, omniprésent. Aux jardins indiens naturels succèdent des jardins géométriques. Les morts sont honorés différemment, dans des tombeaux-jardins dont le célèbre Taj Mahal est le plus abouti.

Au XVI e siècle, la construction de Fathepur Sikri, la nouvelle capitale de l’empereur Akbar, marque l’apogée de l’Empire Moghol et de son art décoratif. Dans le palais impérial, immense et labyrinthique, des espaces séparent hommes et femmes, vie publique et vie privée. L’architecture, sévère dans son allure générale, est adoucie par une ornementation foisonnante utilisant le marbre, le verre coloré, les incrustations de pierres semi-précieuses, les calligraphies arabes ondulant sous l’influence indienne, les miniatures figurant des scènes profanes. Le déclin de l’Empire Moghol et l’arrivée des Occidentaux ne font pas disparaître l’art rajasthani, qui se déplace des demeures princières vers les havelis des riches commerçants, mi-palais mi-caravansérails comportant entrepôts et boutiques de plain-pied et logement à l’étage. La décoration s’exprime particulièrement dans des fresques réalisées par des maîtres itinérants, à l’inspiration parfois issue de la miniature, parfois plus naïve. L’architecture des havelis, caractéristique du Shekawati, au nord-est du Rajasthan, s’est étendue à l’époque coloniale aux grandes villes de l’Inde, comme Bombay ou Calcutta.

Samedi 16 février, conférence de Mme Monique Delhom : L’hérésie albigeoise et son éradication

Peyrepertuse

Qu’on les appelle Bogomiles dans les Balkans, Vaudois en Italie du nord et en Provence, Albigeois ou Cathares en Occitanie, des hommes et des femmes remettent en question, au cours du Moyen Âge, la toute-puissance de Rome et de Constantinople sur le fait religieux, bouleversant l’ordre établi. En Occident, malgré plusieurs tentatives de réforme menées par le Pape Grégoire VII ou l’abbaye de Cîteaux, l’Église s’était éloignée des simples fidèles et ne répondait pas à la foi inquiète d’un peuple cherchant le salut de son âme. Par une lecture différente des Évangiles, par la volonté de revenir à la pureté de l’Église des premiers temps (celle des apôtres), des chrétiens dénoncent à la fois l’interprétation, les préceptes et la pratique de l’Église romaine, se questionnent sur les forces du Mal qui permettent la mort des innocents. Au monothéisme rendu incompréhensible par le « mystère » de la Trinité, ils préfèrent le dualisme manichéen : deux principes, l’un bon, qui se rapporte à l’Esprit saint, l’autre mauvais, qui concerne le corps. Le clergé cathare (les « Parfaits » et « Parfaites ») travaille, pratique l’abstinence, vit dans des maisons ouvertes à tous, prêche en langue locale, donne l’unique sacrement du consolamentum.

La vie exemplaire des « Parfaits » constitue une dénonciation du clergé catholique, et la croyance en la migration de l’âme (celle d’un seigneur peut se réincarner dans le corps d’un simple paysan) remet en cause l’ordre social. Le catharisme se développe dans le comté de Toulouse, non seulement parmi les petites gens, mais aussi dans la bourgeoisie des villes touchées par le mouvement d’autonomie consulaire, et dans la noblesse, aux terres morcelées et soumises à de multiples suzerains aux intérêts contradictoires, ce qui l’appauvrit et la rend indépendante à la fois. Déclarés hérétiques par le pape Innocent III qui prêche contre eux la croisade en 1209, les « Albigeois » entraîneront la mise en branle d’un vaste système répressif. L’histoire cette lutte, dont l’épisode le plus connu est la prise de Montségur en 1244, se soldera par un bouleversement des rapports de force dans la France féodale : la montée de la puissance royale, qui étend son domaine au Midi toulousain, la victoire du Nord sur le Sud (beaucoup de petits seigneurs de la France septentrionale sont attirés à la croisade par la confiscation des biens des vaincus, au mépris du droit féodal) la lutte pour l’autorité suprême, le pape ou le roi, la naissance des Ordres prêcheurs, la création d'un organisme redouté, l’Inquisition. Elle cherche à détruire les « Parfaits » pour faire disparaître le catharisme et ne cessera pas son action après la mort sur le bûcher du dernier d’entre eux, Guillaume Bélibastre, en 1321, tandis que l’hérésie se maintiendra en Italie.

Un véritable « mythe cathare » se développe à partir du XIX e siècle, sur un fond de redécouverte du Moyen Âge par les Romantiques. Il se poursuivra au siècle suivant, du mythique trésor de l’abbé Saunière à Rennes-le-Château, à la recherche du Graal par les Nazis à Montségur, pour culminer à partir des années 1950, avec le succès inattendu du roman de Zoé Oldenbourg et des travaux d’Emmanuel Leroy-Ladurie, la montée du régionalisme et son affirmation de la supériorité de la culture occitane sur celle de la France d’Oïl. Notre connaissance du catharisme repose pourtant sur peu de documents : quelques rituels ou livres de prières, les interrogatoires menés par les inquisiteurs, peu crédibles car obtenus par la torture, deux chansons de geste écrite par les Croisés, qu’on peut soupçonner de partialité. Les « croix cathares » qui fleurissent dans le sud-ouest ne sont pas plus authentiques que les « châteaux cathares », construits pour la plupart après la croisade par le roi de France pour faire face à la menace aragonaise, et dont le surnom, les « citadelles du vertige », est une invention des offices du tourisme.

Samedi 16 mars, assemblée générale et conférence de M. Claude Marro, Gipiers et gypseries en Provence orientale, XVIe – XVIIIe siècles.

Contrairement à une opinion qui a longtemps prévalu, les décors de plâtre sculpté ou moulé qu’on appelle gypseries apparaissent en Provence dès le Moyen Âge, et leur filiation avec les stucs de la Renaissance italienne n’est pas assurée. Les gypseries ornent les escaliers, les cheminées et plus rarement les plafonds ou les lambris des châteaux et hôtels particuliers. En Provence orientale, ces réalisations suivent aussi bien une influence aixoise, très ancienne, qu’italienne à partir du XVII e siècle, et se fondent au siècle suivant dans le style « rocaille » commun à toute l’Europe.
Si le terme « gipier » désigne aussi bien celui qui fabrique le plâtre que l’artiste qui l’utilise, nous n’avons pas trouvé en Provence orientale, d’artisan contrôlant tout le cycle, de l’extraction jusqu’à la finition sculptée. Confondu au Moyen Âge avec le maçon, le gipier se spécialise dans la décoration au XVII e siècle. C’est alors que sont construits les grands escaliers des hôtels particuliers grassois, espaces de réception ostentatoires qui contrastent avec la sobriété des façades donnant sur des rues étroites. Les grandes cheminées de la même époque ont subsisté dans quelques châteaux. Leur décor, architectonique au début du siècle (Cagnes, Mouans-Sartoux, Soleilhas), montrant une bonne connaissance de la grammaire stylistique issue de la Renaissance, fait place ensuite à une inspiration plus libre, dans un esprit maniériste (Castellet-Saint-Cassien, Carros, Saint-Paul de Vence). Au XVIII e siècle, ces cheminées « à la Française », s’avançant largement dans la pièce, font place à des modèles « à l’Italienne », engagés dans le mur. Les hottes sont décorées de motifs moulés avant d’être fixés, d’une grande légèreté mais beaucoup moins originaux. Les gypseries, qui désertent les escaliers (les balustres sont remplacés par des rampes de fer forgé), s’étendent alors aux plafonds, et aux murs sous forme de frises ou de lambris.

Samedi 27 avril, sortie botanique à l’île Sainte-Marguerite, sous la conduite de M. Vincent Kulesza.

La Haut-lieu touristique de la Côte d’Azur, l’île Sainte-Marguerite voit la diversité de sa végétation et de sa faune menacée par l’affluence des touristes et le développement de plantes invasives (introduites à partir d’un milieu étranger, comme le pittosporum, à ne pas confondre avec les plantes envahissantes qui sont locales, telles que l’acanthe).
Pour réguler le déplacement des visiteurs en empêchant leur circulation hors des chemins, les débris de taille des arbres sont laissés au bord des allées, où ils se décomposent lentement et sont colonisés par des végétaux tels que la salsepareille, formant des buissons impénétrables, refuges de petits mammifères, de reptiles et d’oiseaux. La végétation naturelle ne fait plus aujourd’hui l’objet d’une cueillette commerciale, comme c’était le cas au début du XX e siècle, lorsque le Fragon petit houx (Ruscus aculeatus) servait aux décorations de Noël, et les feuilles du Capuchon de moine (Arisarum) entouraient les bouquets de violettes (une tonne en était vendue chaque année aux horticulteurs de Tourrettes-sur-Loup). Arbres et arbustes méditerranéens classiques, myrtes, lentisques et cistes poussent en abondance à l’intérieur de l’île, tandis que la grande Férule, particulière aux littoraux sableux, est installée sur la plage.
Si les ormes, malades dans bien des régions, semblent repartir ici, les pins d’Alep, introduits depuis 150 ans (le plus haut mesure 28 mètres), se maintiennent difficilement, comme les eucalyptus qui devront être remplacés, victimes du gel hivernal, de la sècheresse, de l’attaque de champignons et de coléoptères. En revanche, dans la cour du Fort royal, les micocouliers prospèrent, le plus gros étant âgé d’environ 500 ans.
Après une visite rapide aux aquariums du CPIE, qui présentent les espèces des différents milieux marins de la Méditerranée (herbiers de posidonies, fonds sableux, fonds rocheux, eau libre) la visite nous conduit à l’étang du Batéguier. Autour de ce qui fut un port romain avant de devenir le lieu d’épandage des effluents de l’île, poussent des plantes de milieu saumâtre, devenues rares dans notre région : la Salicorne d’Evrard, la soude de mer (Salsola soda), l’obione faux-pourpier (Halimione portulacoides), entre autres. Au centre de l’étang, incomplètement dragué dans les années 1970, un îlot résiduel forme un écosystème favorable aux oiseaux de mer ou de lagune : sternes, flamands, goélands, hérons cendrés y nichent ou y font escale.

Samedi 18 mai, visite du château d’Allemagne-en Provence et de la cité de Riez

Le château d’Allemagne est un bon exemple de transition entre la bâtisse féodale et la résidence aristocratique de la Renaissance. Il s’élève sur un plan en équerre, l’aile la plus ancienne présentant des fenêtres à gables ornés de pinacles, d’animaux, de fleurons, et l’autre, flanquée de deux tours rondes, s’ouvrant largement par des meneaux surmontés de larmiers rectangulaires. L’intérieur est habillé de gypseries : pilastres cannelés, frises de feuillages stylisés qui encadrent les portes, mais surtout, dans la salle d’apparat, une cheminée monumentale à laquelle sont accolées deux statues plus grandes que nature, représentant Mercure habillé en soldat romain et une amazone dont le bouclier est orné d’une tête de Gorgone. Une importante collection de céramiques de Vallauris et Monaco complète le mobilier.
La visite de Riez, l’après-midi, commence sur le Pré de Foire, l’ancien forum de cette colonie romaine, Colonia Julia-Augusta Reiorum, assez importante pour avoir possédé des thermes sur lesquels sera construite une vaste basilique paléochrétienne, assez riche pour avoir fait venir d’Asie Mineure les colonnes remployées dans le baptistère qui complète le groupe épiscopal. Plus loin, la célèbre colonnade en granit gris de l’Estérel, à chapiteaux corinthiens, constituait la façade d’un temple qui honorait peut-être Apollon. Le musée lapidaire conserve, entre autres, deux autels dédiés à Cybèle, et deux inscriptions votives aux dieux Sylvain et Mercure.
De la ville médiévale, il reste une partie de l’enceinte, des portes fortifiées et des maisons présentant des étages en encorbellement. Cité épiscopale jusqu’à la Révolution, petite capitale régionale, Riez possède plusieurs hôtels particuliers aux façades et aux intérieurs décorés de gypseries, élevés du XVIe au XVIIIe siècles.
L’hôtel de Mazan, le plus connu, a été bâti vers 1523. Son escalier monumental mêle l’esprit gothique finissant aux solutions de l’époque Renaissance : construit autour d’un noyau creux, s’ouvrant à chaque étage sur des loggias à l’italienne, il est porté par quatre colonnes torsadées qui soutiennent des voûtes en croisées d’ogives ornées de clefs pendantes et de tout un bestiaire de monstres, de chimères et d’angelots. D’autres bâtiments offrent au regard toutes les formes architecturales de la Renaissance, mais dans un désordre stylistique annonçant le maniérisme qui d’épanouira au siècle suivant dans les masques grotesques ornant façades et couloirs.

Samedi 15 juin, sortie en Ligurie

La visite commence à Imperia, par la villa-musée Grock et ses surprenants jardins. D’une architecture difficile à définir, tant son éclectisme mêle tous les courants à la mode à la fin du XIXe siècle, l’ensemble exprime la personnalité ludiqueet créative de son concepteur, le célèbre clown Adrien Wettach, alias Grock, qui en fera son port d’attache, entre deux tournées sur tous les continents . Chaque pièce de la villa est aujourd’hui dédiée aux arts du cirque. La fin de la matinée est consacrée à la visite du village de Diano Castello. Un des plus riches d’histoire de la Riviera des Fleurs, construit sur une position stratégique, il est cité dès le Xe siècle comme un lieu de défense contre les pirates sarrasins, avant d’appartenir aux marquis de Clavesana puis d’entrer dans l’orbite de la République de Gênes au XIIIe siècle. Comme de nombreux bourgs ligures, il est pourvu de typiques Lone (citernes) privées ou publiques, pour sauvegarder l’eau, si rare en ces lieux.
Plusieurs églises romanes remarquables ornent la cité : San Giovanni qui possède un plafond à chevrons agrémenté de plus de 200 consoles décorées de figures de saints et de scènes de la vie quotidienne ; l’Assunta qui abrite des retables de l’école de Brea ou de l’entourage d’Agostino Casanova, peintre gênois ; San Nicola de Bari dont la façade baroque, ajoutée au début du XVIIIe siècle, est tournée vers la mer Lingueglietta, visité l’après-midi, a gardé intact son aspect médiéval : maisons serrées les unes contre les autres, formant rempart, rues étroites et tortueuses traversées par des arches, passages couverts, voûtes de l’ancien marché ayant conservé des unités de mesure en pierre pour l’huile, le vin et le blé. Les ruines du château des seigneurs de Lingueglietta, qui possédèrent le fief de 1047 à la fin du XVIIIe siècle, et l’église-forteresse Saint-Pierre témoignent du passé militaire du village.

Samedi 14 septembre, sortie à Digne

La cité médiévale, construite à partir du Xi e siècle sur le site défensif du « Rochas », était autrefois ceinturée de murailles. Elle est dominée aujourd’hui par la cathédrale gothique Saint-Jérôme (ci-contre), où flotte le souvenir de M gr Miollis (le M gr Myriel des Misérables), et par la maison d’arrêt bâtie sur l’emplacement de l’ancien château, où fut détenu Gaston Dominici. Elle a gardé quelques modestes jardins resserrés entre des rues étroites, aux hautes maisons dont le grenier ouvert servait de séchoir à fruits, parfois réunies par des pontils ou des passages couverts. Au pied de la vieille-ville, le boulevard Gassendi aboutit à la place des Ares, où trône la statue du célèbre humaniste.
À l’extérieur de la cité, la première cathédrale, Notre-Dame du Bourg (XI e -XIII e siècles), figure parmi les plus vastes églises romanes à nef unique, mais aussi parmi les plus anciens bâtiments classés comme monuments historiques, dès 1840. Des travaux de consolidation en sous-œuvre ont permis d’y découvrir, dans les années 1980, un site archéologique remarquable : sous le chœur, un cimetière gallo-romain comportant des sarcophages et des tombes en bâtière (Ier s.) puis deux mausolées du III e siècle se faisant face, réunis au siècle suivant pour y élever une première église, agrandie à l’époque mérovingienne puis démolie pour élever l’édifice actuel. La suite des fouilles, sous la cathédrale et ses abords, a révélé les vestiges de la ville antique de Dinia, construite sur une nécropole. On a pu y reconnaître les traces de magasins,
d’un forum et de deux bâtiments officiels.
Le bourg, difficile à défendre et facilement inondable, sera déserté au Moyen Âge au profit de la cité, mais Notre-Dame du Bourg restera la cathédrale jusqu’au début du XVI e siècle. Siège d’un évêché, chef-lieu d’une viguerie jusqu’à la Révolution, puis d’un département, Digne a une vocation administrative mais aussi une fonction touristique, basée sur le thermalisme (connu dès l’Antiquité) ainsi que sur la richesse et la variété de sa géologie, comme en témoigne la dalle des Isnard, qui réunit environ deux cents fossiles d’ammonites (ci-contre) . Centre du premier géo-parc mondial, c’est à Digne qu’a été signée la Déclaration internationale des droits de la mémoire de la Terre.

Samedi 12 octobre, visite de l’exposition L’homme au masque de fer, un secret d’État, au Fort Royal de l’île Sainte-Marguerite, sous la conduite de M. Christophe Roustan-Delatour

Le Fort Royal fait partie d’un système défensif comprenant les châteaux de La Napoule et de Cannes, le fort de la Croix (à l’emplacement actuel du Palm Beach), la place forte d’Antibes et plusieurs batteries côtières, lorsque Louis XIV ordonne la construction d’une prison d’État. Conçue comme un quartier de haute sécurité – avec deux cellules desservies par un couloir et protégées par un corps de garde – elle est exceptionnelle pour l’époque. Comme dans d’autres prisons d’État (la Bastille, le Château d’If…), les détenus sont enfermés sans procès ni jugement, par lettres de cachet, selon la volonté du roi.
À l’époque du Masque de fer, le fort abrite plus de deux cents soldats, parfois accompagnés de leur famille. La prison est surveillée par une compagnie franche de quarante mousquetaires. De nombreux habitants de Cannes et des environs participent également à la vie du fort, à son ravitaillement et à son entretien : notables, religieux, marchands, ouvriers, pêcheurs, marins, domestiques, blanchisseuses. Le gouverneur des îles, Monsieur de Saint-Mars, geôlier du Masque de Fer durant toute sa captivité, règne sur ce microcosme. Le mystérieux captif avait connu deux prisons, Exilles et Pignerol, avant d’arriver à l’île Sainte-Marguerite – où il sera incarcéré de 1687 à 1698 – puis d’être transféré à la Bastille où il mourra en 1703.
Qu’il soit de fer ou de velours, selon les sources (le premier existait comme instrument punitif, le second était couramment porté pour se protéger du froid ou pour se déguiser lors des bals ou du Carnaval), ce masque interpelle et fascine autant que son porteur, dont l’identité n’a pas été percée, gardée secrète par quatre ministres successifs, responsables des prisons : Louvois, son fils Le Tellier, les Pontchartrain père et fils. Plus de cinquante hypothèses ont été avancées, dont trois gardent encore la faveur des chercheurs, la légende d’un frère jumeau de Louis XIV, imaginée par Voltaire un demi-siècle après les faits, étant depuis longtemps abandonnée : le surintendant des Finances Nicolas Fouquet, son valet Eustache Dauger, le diplomate italien Ercole Matthioli. Aucune n’est entièrement satisfaisante.
La détention du Masque de fer, aussi sévère fut-elle et quelle que soit la dangerosité éventuelle du secret dont il était dépositaire, montre bien que le Roi Très Chrétien ne recourait pas à la mise à mort pour raison d’État, comme on a pu le dire.

Samedi 16 novembre, conférence de Monsieur Gilles Desécot : Le Félibrige et les félibres cannois

En 1904, Frédéric Mistral est le premier écrivain à recevoir le prix Nobel de littérature pour un œuvre écrite dans une langue régionale, soit exactement un demi-siècle après avoir fondé, avec six amis, un mouvement pour la sauvegarde et la promotion de la langue provençale, le Félibrige (de félibre, scribe de la loi, docte). Le mouvement se structure peu à peu, sous la direction d’un capoulié, d’un consistoire de cinquante majoraux, garants de doctrine mistralienne, la graphie en particulier, et essaime dans tout le pays d’oc, divisé en maintenances.
La tenue à Cannes du congrès annuel du Félibrige, la San Estello, en 1877, aboutit à la création de l’Escolo de Lerin, qui existe encore. De nombreux Cannois ont illustré le mouvement mistralien, parmi lesquels Antoine-Léandre Sardou, qui réédita La vida de Sant Honorat du poète médiéval Raymond Féraud ; William Bonaparte-Wyse, auteur du recueil de poèmes Li Parpaioun Blu, seul membre étranger du consistoire mais Cannois de cœur (il est inhumé au cimetière du Grand Jas) ; Émile Négrin, accepté comme félibre bien qu’il écrivît phonétiquement dans le parler de Cannes ; Jean Gavot, homme de lettres, restaurateur d’oratoires, né au Beausset mais attaché à Cannes.
Citons aussi Frédéric Amouretti, historien, journaliste, proche de Charles Maurras – autre félibre – et comme lui catholique, royaliste et fédéraliste, partisan du régionalisme avant de verser dans le nationalisme intégral ; Maurice Raimbault, auteur du premier roman en provençal, D’agueto (jusque-là seuls des poèmes ou de courts textes en prose avaient été publiés) ; Victor Tuby, « le Léonard de Vinci cannois », homme de lettres, sculpteur, physicien, folkloriste, qui fonda pour le maintien des traditions et en particulier des danses provençales, l’Académie provençale dont on a fêté l’an dernier le centenaire ; François Gerbier ou encore Marie Bertrand, ce dernier comptant parmi les refondateurs de la Société scientifique et littéraire de Cannes, en 1928, et enfin , parmi nos contemporains, Pierre Vouland, pédagogue, auteur d’un ouvrage de toponymie couvrant le bassin cannois et créateur de Cannes Université.

Samedi 14 décembre, conférence de Madame Danielle Saboret : Romans policiers, mémoires ou romans traditionnels, les cheminements littéraires de Pierre Magnan, peintre du pays bas-alpin.

Très apprécié pour ses romans policiers couronnés de nombreux prix « grand public » et portés à l’écran, Pierre Magnan est aussi l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, essais, mémoires, nouvelles, romans traditionnels, qui méritent d’être mieux connus.
Né dans une famille modeste, ayant quitté l’école à douze ans, Pierre Magnan doit son entrée dans les Lettres à deux rencontres décisives, avec Giono qui l’initie à la littérature puis avec Thyde Monnier qui lui ouvre les portes des éditions Julliard. Toutefois, ses premiers romans, L’aube insolite et les suivants, assez quelconques, n’ont pas le succès escompté. Le jeune auteur s’emploie alors pour une trentaine d’années dans une société de transport avant de revenir sur le tard à l’écriture.
Attaché à la structure traditionnelle de l’intrigue romanesque remise en cause par le Nouveau Roman, il se tourne vers le « polar » : Le sang des Atrides, un roman à énigmes, est un succès immédiat. Il est suivi par un roman noir, Le commissaire dans la truffière, où les crimes passent au premier plan, avant l’enquête, suscitant l’émotion du lecteur. D’autres, Les charbonniers de la mort, La maison assassinée – le plus célèbre – ou encore Chronique d’un château hanté, se situent dans un cadre
historique et font appel à des mythes, mais tous font la part belle aux lieux. La nature bas-alpine, souvent hostile et touchant parfois au fantastique, façonne le caractère des hommes que l’auteur met en scène.

Dans les années 1980, avec L’amant du poivre d’âne, Pierre Magnan revient au roman traditionnel, utilisant des termes dialectaux, plaçant son personnage au centre d’une société manosquine en cours de mutation, nourrissant son récit d’éléments en partie autobiographiques, parfois douloureux. Il se dévoile davantage dans les préfaces de ses romans (Élégie pour Laviolette), ses essais (Pour saluer Giono, Ma Provence d’heureuse rencontre) et ses Mémoires. Avec un de ses derniers ouvrages, Laure du bout du Monde (2006), histoire d’une enfant qui force son destin de petite bergère pour accéder à l’instruction, Magnan revient sur son propre parcours. Lui qui disait à propos de ses romans que « les meurtres ne l’intéressaient pas », cherchait avant tout à raconter l’histoire d’un pays et de ses habitants.