Activités 2017

Activités 2017

Compte-rendu d’activités

Samedi 21 janvier, conférence de Mme Monique Delhom : Antoni Gaudi, un architecte inspiré

Si certains auteurs rattachent Gaudi au Modernisme catalan, c’est-à-dire à l’Art nouveau – et l’on peut trouver des convergences entre ses réalisations et celles de leur chef de file Domènech y Montaner –, il n’a appartenu à aucune école, n’en a pas fondée et a laissé très peu d’écrits. Partisan d’un art total, où les formes extérieures et intérieures ne peuvent être séparées, utilisant des matériaux variés, tour à tour architecte, ferronnier, céramiste, verrier, il touche à tous les métiers.
Antoni Gaudi naît en 1852 dans une famille de chaudronniers, des hommes qui créent un volume à partir d’une surface. Aussi est-il capable « d’imaginer en relief », construisant sans tracé préalable, au fur et à mesure d’une inspiration changeante. Enfant solitaire, de santé délicate, il fréquente peu l’école mais observe la nature végétale et animale qui l’entoure et qui se retrouve dans la moindre de ses œuvres, qu’il s’agisse de l’allure générale des bâtiments où la ligne droite est presque absente, ou du décor toujours coloré. Il cherchera toujours à fondre la construction dans le paysage. Sa foi catholique, son attachement à la nation catalane, également venus de l’enfance, et plus tard sa découverte d’un Orient qui ne se limite pas à l’architecture mudéjare, inspirent son œuvre. Toutefois, l’influence déterminante reste celle du médiévisme, à la suite de Viollet-le-Duc. Il ne s’agit pas seulement de restaurer mais de créer et, pour Gaudi, de dépasser l’art gothique qui, selon lui, n’est pas abouti. Pour éliminer contreforts et arcs-boutants qui alourdissent les ouvrages, il utilise l’arc parabolique ou hyperbolique et la colonne oblique. Enfin, il contribue à la modernité par ses recherches d’un mobilier ergonomique et par l’importance qu’il donne à la lumière et aux éléments fonctionnels (cheminées, conduits d’aération ou d’évacuation) magnifiés par des formes originales et des couleurs vives.
Ses réalisations soulèvent souvent l’incompréhension. Déjà, en 1878, le directeur de l’École d’architecture de Barcelone faisait cette réflexion : « Nous avons accordé le diplôme à un fou ou un génie. Le temps nous le dira ». Les premiers ouvrages de Gaudi participent à l’intense activité de construction de nouveaux quartiers à Barcelone, créés après la destruction des remparts puis lors de l’Exposition universelle de 1888. Le mécénat d’Eusebi Güell le conduit à construire partout en Espagne. Il mène de front plusieurs chantiers, églises, maisons de rapport, villas, parcs publics, jusqu’en 1914. Il se consacre alors jusqu’à la fin de sa vie à la construction de son œuvre la plus célèbre, la Sagrada Familia. Aboutissement de ses recherches, reconnaissable aux formes caractéristiques du « gaudisme », tours effilées, longues ouvertures asymétriques, croix dirigées vers les points cardinaux, la basilique est soutenue par un squelette de pierre qui évoque l’arbre. Elle mêle la symbolique mystique (les douze tours du projet initial représentant les apôtres), des éléments décoratifs inspirés d’une nature omniprésente, parfois réalistes et obtenus par moulage, parfois extrêmement stylisés.
Selon son vœu, Antoni Gaudi a été enterré dans la crypte de la Sagrada Familia. Au service d’une pensée visionnaire, il a donné naissance à un monde de pierre fantastique, quelquefois maléfique. Son univers végétal, minéral et animal fascine autant qu’il inquiète. Un temps oublié, il est redécouvert dans les années 1960. Son modernisme se perpétue dans les œuvres d’artistes très contemporains.

Samedi 18 février, conférence de M.Richard David : Jean Gabriel et Odette Domergue, un couple d’artistes

Jean-Gabriel Domergue est né à Bordeaux en 1889, d’un père critique d’art. La famille s’installe à Paris l’année de sa naissance, le jeune Jean-Gabriel accompagne souvent son père. Lauréat à quatorze ans d’un concours de dessin organisé par la ville de Paris, il fréquente l’atelier de Toulouse-Lautrec, un parent éloigné, qui l’initie à la fête. Si ses premiers tableaux sont des scènes de genre à la façon de Monticelli, sa rencontre avec Degas développe chez le jeune homme la sensibilité et la perception de l’artiste, et sera déterminante lors de sa présentation au portraitiste Boldini : l’élève a trouvé son maître. Après la Grande Guerre, qu’ il a illustrée avec un féroce talent de caricaturiste, le jeune peintre, dont le goût pour la mode s’affirme, exprime son art dans la création du modèle dénommé «La Parisienne», élégante au visage mutin, au long cou et à l’allure filiforme, comme le montre le portrait de son épouse,
présenté ci-contre. Peintre mondain par excellence, admiré pour son talent et jalousé pour son aisance, sa renommée est bientôt mondiale il expose au Japon en 1922).
Peintre des fêtes pour lesquelles il crée affiches, décors, costumes qu’il réalise parfois lui-même (ses célèbres chapeaux), il décore aussi de magnifiques demeures, et tout naturellement celle qu’il fait construire à Cannes, la villa Fiesole (aujourd’hui villa Domergue), dont les jardins à l’italienne sont dessinés par son épouse. C’est à l’Ecole des Beaux-Arts que Jean-Gabriel avait rencontré Odette Maugendre, élève de l’atelier de sculpture.
Artiste de talent, Odette Domergue obtient un Grand Prix de sculpture avec sa statue «Les Roses» qui se trouve toujours dans les jardins de la villa et dont une réplique agrémentera les jardins de la demeure cannoise de l’Empereur Bao Daï, avec qui les Domergue sont très liés. Elle travaille le plâtre, la terre, la pierre, le marbre, le bronze, réalise des bustes, des sculptures animalières ou mythologiques, mais l’œuvre de cette infatigable créatrice restera toujours un peu dans l’ombre de son célèbre époux.
Jean-Gabriel Domergue est élu en 1950 à l’académie des Beaux-Arts, au siège qu’avait occupé avant lui un autre portraitiste mondain, Jacques-Émile Blanche. Conservateur du musée Jacquemart-André, il organise en 1961 une exposition consacrée au peintre Goya qu’il a toujours admiré, et meurt l’année suivante alors qu’il préparait une manifestation particulièrement chère à son cœur sur son maître Boldini. Odette, fidèle à sa mémoire, ouvrira les portes du «Musée Domergue» jusqu’en 1973. Dans les jardins de la villa, elle avait réalisé un tombeau à l’image du sarcophage étrusque de Cerveteri dit « des Epoux ». Les Domergue voulaient y être inhumés : « La mort ne sera qu’une promenade dans mon jardin », disait Odette. Ils furent tous deux enterrés au cimetière du Grand Jas à Cannes. Trente-huit ans plus tard, en novembre 2000, selon leurs dernières volontés, les époux Domergue ont rejoint la sépulture dans la crypte des jardins de leur villa, unis pour l’éternité.

Samedi 11 mars, conférence de M. Claude Marro : Courmes, un balcon sur le Loup

Située sur un large ressaut forestier dominant les gorges du Loup et surmonté par le plateau calcaire de Saint-Barnabé qu’elle partage avec Coursegoules, la commune de Courmes est une des moins peuplées des Alpes-Maritimes. Par ses paysages variés qui en font aujourd’hui tout l’attrait, comme par son histoire, elle est à la fois originale et caractéristique des villages de Haute-Provence.
Le premier peuplement remonte à la protohistoire, sous la forme d’un habitat dispersé attesté par de nombreuses enceintes de pierre sèche. Il se maintient partiellement pendant l’Antiquité, à proximité d’une voie romaine qui passe à l’écart du territoire actuel de Courmes, puis pendant le haut Moyen Âge, sur un chemin secondaire qui domine les gorges du Loup. Un premier village, perché sur le Serre de la Madeleine qui domine l’agglomération actuelle, est mentionné en 1176. Bâti sur un site de défense, il résulte des luttes qui opposent les seigneurs locaux pour le contrôle du diocèse de Vence, entre eux d’abord, puis contre l’autorité des comtes de Provence. Ils sont soumis vers 1230. Commence alors une période de prospérité qui s’éteindra dans la deuxième moitié du XV e siècle. Le village est abandonné vers 1457-1462 et sera reconstruit sur l’emplacement actuel cent ans plus tard : en 1567, par acte d’habitation, Georges de Glandevès, seigneur de Courmes, en cède toutes les terres en emphytéose perpétuelle à cent familles de Coursegoules. La communauté d’habitants ne retrouvera son indépendance qu’avec la Révolution.
Comme dans tout le haut-pays provençal, l’apogée du peuplement, au milieu du XIX e siècle, est suivie d’un inexorable déclin, aggravé par l’hécatombe de la Grande Guerre. Pourtant, les Courmians trouvent encore la force de résister, d’abord contre une administration qui les néglige, puis en participant à un réseau clandestin pendant le second conflit mondial. Le creux de la vague est atteint dans les années 1960. Il ne reste qu’une vingtaine d’habitants et Courmes est en passe de devenir une pseudo-commune, comme l’est alors sa voisine Caussols, mais bientôt, l’arrivée de néo-ruraux, le choix de résidence d’actifs employés dans les communes proches, la décision de miser sur l’accueil et le tourisme changent la donne. Aujourd’hui, Courmes peut envisager plus sereinement son avenir (Le sujet de cette conférence est développé dans nos Annales, dont il constitue le numéro de l’année 2017).

Samedi 22 avril, sortie botanique et archéologique à Menton, sous la conduite de M. Vincent Kulesza

Le jardin du Val Rameh, abrité dans un vallon à l’est de Menton, bénéficie d’un microclimat unique qui a permis l’acclimatation de nombreux végétaux originaires de l’hémisphère austral. La propriété, constituée en 1875 par lafamille de Monléon, est plantée à l’origine de vignes, d’oliviers et de de figuiers. Elle passe ensuite entre les mains de plusieurs familles britanniques qui créent le jardin exotique, avant d’être vendue à l’État en 1966.
Parmi les 1 700 espèces en culture au Val Rameh, figurent des sujets rares, comme le pin colonnaire de Nouvelle-Calédonie, l’Hibiscus arnottianus lui aussi originaire des îles du Pacifique, des bambous géants du sud-est asiatique, le faux kapokier (Chorisia speciosa) du Brésil, au tronc creux comme l’arbre-bouteille malgache ou le baobab, et un spécimen exceptionnel, le Sophora toromiro, endémique de l’île de Pâques d’où il a totalement disparu, surexploité par une population devenue trop nombreuse et empêché dans sa régénération par le surpâturage ovin. Les graines du dernier spécimen, qui ne tardera pas à mourir, sont rapportées à Göteborg, lors de l’expédition du Kon Tiki, et plantées en serre. De là proviennent plants et cultivés au Val Rameh, seuls exemplaires à pousser en plein air.
Le musée de Préhistoire régionale, visité l’après-midi, abrite des collections provenant des principaux sites archéologiques des Alpes-Maritimes : de l’Homo Erectus du Vallonnet , il y a un million d’années, aux premiers agriculteurs de Caucade vers – 5 000, en passant par Terra Amata et la découverte du feu, l’anté-Néanderthalien du Lazaret, le Néanderthalien de Pié-Lombard (Tourrettes-sur-Loup), l’Homo sapiens de Bauma Grande ou du Cavillon à Menton et les derniers chasseurs de l’abri Martin. Pour chacun, sur un parcours chronologique à travers les salles, une reconstitution du site, une vitrine rassemblant des ossements animaux ou humains, une autre regroupant les objets des premières activités humaines, permettent de suivre l’évolution de l’homme et de ses techniques. D’autres salles sont consacrées à la protohistoire(les gravures du Mont-Bégo), à l’Antiquité (céramique sigillée, monnaies, rites funéraires romains), au haut Moyen Âge (site d’Irougne , à Ilonse), et à l’archéologie sous-marine.

Samedi 6 mai, Sospel « cité commerçante et verrou des Alpes », à l’invitation du Cercle d’études de Sospel

Passage obligé sur la Route du Sel entre les Alpes et la Méditerranée (le célèbre Pont Vieux dont on fêtera bientôt le huitième centenaire), Sospel est disputée entre le comté de Vintimille, la République de Gênes et la Provence, qu’elle finit par rejoindre en 1258. Les vestiges de fortification au quartier du Château témoignent de cette première époque. Promue chef-lieu d’une vaste viguerie, la cité devient de 1378 à 1411 le siège d’un évêché reconnaissant le pape d’Avignon. L’église paroissiale prend alors le rang de cathédrale. La dédition du comté de Nice à la Savoie en 1388 est suivie d’une longue période de prospérité, attestée par les riches demeures du quartier Saint-Michel, la présence de quatre confréries de pénitents, l’agrandissement de la cathédrale décorée dans le style baroque. Sospel est la deuxième ville du comté par sa population, après Nice, jusqu’au rattachement à la France en 1860.
Désormais proche d’une frontière qui devient menaçante lorsque l’Italie adhère à la Triplice en 1882, et davantage encore dans les années 1930 face aux revendications mussoliniennes, Sospel devient une ville de garnison. Le fort du Barbonnet, construit au XIX e siècle selon le « système Séré de Rivières », est réaménagé en souterrain lors de l’édification de la « ligne Maginot des Alpes », pour faire le pendant des forts de Saint-Roch et de l’Agaisen. Celui-ci, enfoui sous 35 mètres de roches et de béton fonctionne comme un sous-marin : quasiment étanche (en surpression pour résister à une attaque par les gaz), autonome, relié par téléphone aux autres forts qui le couvrent, il tire sans voir sa cible, ses pièces d’artillerie étant réglées en fonction des indications d’un carnet de tir, selon la position signalée par des avant-postes. Les 400 hommes qui le desservent et acheminent ravitaillement et munitions sur des wagonnets poussés à bras le long d’interminables couloirs, disposent de l’éclairage électrique, du chauffage, de sanitaires et d’une infirmerie bien équipée. Un ascenseur permet d’accéder aux chambres de tir disposées au sommet de l‘ouvrage. L’armistice de 1940 contraindra à la reddition les défenseurs d’une frontière inviolée.

Samedi 24 juin, sortie à Finalborgo (Finale Ligure), sous la conduite de M. Richard David

La seigneurie de Finale est mentionnée pour la première fois en 967, lors de sa donation aux ancêtres des marquis Del Carretto par l’empereur Otton I er . Elle doit lutter pendant tout le Moyen Âge contre les tentatives hégémoniques de la République de Gênes, qui détruit la cité en 1448, puis contre l’occupation espagnole au début du XVII e siècle. Notre visite commence par Finalborgo, le vieux bourg et ses palais nobles aux façades architecturées ou peintes en trompe-l’œil à l’exemple du palais de justice. L’ancien village, reconstruit en 1452, montre ses murs d’enceinte et les portes Testa et Reale (ci-contre), encore intactes. Le Castel San Giovanni, forteresse espagnole du XVII e siècle qui surplombe le village, est lui-même dominé par le colossal Castel Gavone des marquis Del Carretto. Sur la Piazza San Biagio, se
dresse la collégiale éponyme reconstruite au milieu du XVII e siècle, seul le campanile datant du XIV e siècle. À l’intérieur, deux témoignages de l’exubérance de l’opulence de la cité : le maître-autel de Domenico Bocciardo (1799) avec sa balustrade de communion retenue par des anges en marbre de Carrare et la chaire de marbre blanc du sculpteur Pasquale Bocciardo illustrée par le char de feu de l’Apocalypse et ses animaux ailés du tétramorphe de la Vision d’Ézéchiel (1765). L’église abrite également des peintures et des retables des XVIe et XVIIIe siècles.

Le Musée archéologique, installé dans le complexe médiéval de l’ancien couvent de Santa Caterina, avec les deux cloîtres de la Renaissance, nous offre un parcours depuis l’apparition de l’homme et son évolution du paléolithique au néolithique (culture, mode de vie, mort et sépultures) et à l’époque des métaux, puis des civilisations romaine et byzantine, jusqu’au haut Moyen Âge et à la domination des marquis Del Carretto. La visite se poursuit après le déjeuner par l’ensemble monumental complexe de San Eusebio à Perti (hameau de Finalborgo). Dans sa crypte du XI e siècle fut découverte l’épitaphe d’un jeune homme dénommé Lucius, datant de l’an 362, plus ancienne trace écrite chrétienne de Ligurie. La crypte est surmontée d’une église du XIII e siècle, à abside polygonale et à clocher-porche peu courant en Ligurie. Sur le côté, la paroissiale actuelle à plan octogonal a été construite en 1715 avec les matériaux provenant de la destruction partielle du Castel Gavone, fief des marquis Del Carretto. On admire ensuite de l’extérieur les ruines de cet imposant château, détruit par les Génois et dont seul le donjon de pierres taillées en « pointes de diamant » a été conservé en l’état, et la chiesa dei Cinque Campanili (Notre-Dame de Lorette, 1489-1493).
Pour terminer cette journée riche en enseignements, nous sommes accueillis au logis « Il pernambucco della Contessa », charmante bastide du XV e siècle qui fut la demeure de la Contessa Gallesi, née Del Carreto, puis celle du commandant du corps de garde des marquis. La décoration intérieure baroque, les peintures murales représentant de façon imaginaire les ports de Ligurie, les plafonds voutés et peints à fresque, ainsi que les décors de la superbe petite chapelle privée ont été réalisés dans la deuxième moitié du XVIII e siècle.

 

 

Samedi 30 septembre : sortie dans la région toulonnaise.La matinée est occupée par la visite de la mine de cuivre du Cap

Garonne, au Pradet. Son exploitation débute en 1857 malgré la faible teneur en minerai, car le cuivre est alors fortement recherché et la main d’œuvre formée de Piémontais travaille dur pour un maigre salaire : les hommes extraient la roche à la poudre noire, les femmes et les enfants procèdent au tri. Le minerai, évacué sur des chariots métalliques poussés à bras ou par traction animale, est amené ensuite au port tout proche, où des tartanes le conduisent à Marseille. La production est intégralement vendue au Pays de Galles, où elle est utilisée dans les fonderies de bronze, avec l’étain local.
L’effondrement du cours du cuivre vers 1880, avec la découverte des gisements américains, puis la difficulté d’exploitation de la mine dont les galeries butent sur une faille qui décale le filon, entraînent sa fermeture en 1917. Pendant une soixantaine d’années, elle est visitée par des collectionneurs qui recherchent les minéraux souvent associés au cuivre, azurite et malachite principalement, et révèle une extraordinaire richesse en microcristaux.
Devant l’ampleur des pillages, il est envisagé de l’obstruer ou d’y créer un musée. Cette dernière solution prévaut : salles et galeries sont consolidées sur 4 000m 2, offrant un parcours visitable de 300 mètres et de salles d’exposition. Le musée de la Marine, à Toulon, nous accueille ensuite pour une visite illustrée par de remarquables maquettes anciennes, sur le thème de « la marine en bois ». Au moment de son apogée, sous le règne de Louis XIV, près de 300 navires de guerre sont construits, nécessitant chacun l’abattage et le transport par flottage de 4500 chênes centenaires, ce qui conduit le roi à instituer une chambre des Eaux et Forêts. À Toulon, les navires sont d’abord construits sur un plan incliné posé sur la grève, la cale sèche ne sera creusée qu’en 1778. Jusqu‘au début du XIX e siècle, la flotte de Méditerranée comprend des vaisseaux de haut-bord mais aussi des galères, dont la main d’œuvre de forçats doit souvent être renouvelée, tant l’espérance de vie est courte dans les épouvantables conditions de leur misérable existence.

Le bagne de Toulon devient ainsi l’élément indissociable de la flotte de guerre. La journée se finit à la collégiale Saint-Pierre-aux-liens de Six-Fours, au sommet du mont Saint-Clair. Élevée sur un site antique, paroissiale d’un village médiéval qui a été entièrement rasé pour y construire un fort, son origine est difficilement datable : des fouilles maladroitement menées ont depuis longtemps brouillé les strates archéologiques les plus anciennes, des reconstitutions abusives ne permettent pas d’attester l’existence d’un sanctuaire paléochrétien avec baptistère. La partie apparente ne semble pas remonter au-delà du XII e siècle : une nef romane, recoupée en 1608 par un agrandissement dans le style gothique. Neuf chapelles ornées de tableaux et de retables s’ouvrent sur l’ensemble. Si nous n’avons pu voir celui de Ludovic Brea, en cours de restauration, nous avons remarqué, entre autres, un triptyque anonyme du début XVI e siècle qui représente saint Clair, saint Bernard et sainte Théophila (tous les auteurs ne s’accordant pas sur l’identité de cette dernière, malgré l’inscription au bas du retable), une grande Madone du Rosaire ainsi qu’un retable des Âmes du Purgatoire du XVII e siècle, caractéristiques des dévotions post-tridentines, et une Sainte-Famille de la deuxième école de Fontainebleau, au décor curieusement inspiré des paysage de Léonard de Vinci.

Samedi 21 octobre, exposition du musée de la Castre, à Cannes : le voyage du baron Lycklama

On ne sait ce qui poussa le jeune baron néerlandais Tinco Martinus Lycklama à abandonner ses études d’histoire, de géographie et de langues en 1861, pour un séjour de quatre ans à Paris, à la suite duquel il entreprit un long périple à travers l’Europe et le Proche Orient : le goût de la recherche et de la découverte – il fut à la fois archéologue, collectionneur, ethnologue – mais aussi une quête spirituelle qui, arrivé à Jérusalem, le fit se convertir au catholicisme. L’importance et la qualité des objets récoltés au cours de son voyage rendaient nécessaire la création d’un musée d’antiquités et d’art orientaux, installé dans un premier temps dans sa demeure familiale, aux Pays Bas,
Puis à Cannes, où il se retira et offrit ses collections à la ville.
L’exposition présentée au musée de la Castre n’offre pas seulement au visiteur les pièces les plus intéressantes recueillies au cours du voyage, mais aussi les objets du quotidien indispensables à un parcours qui, au milieu du XIXe siècle, était encore une aventure.

Samedi 28 octobre, promenade littéraire à Grasse, sous la conduite de M. Claude Marro

Les guides touristiques, secs et précis, ont été précédés au XIX e siècle par des itinéraires de voyage où l’auteur, dans un portrait subjectif du paysage, faisait partager ses émotions et parfois ses humeurs. Si tous les textes lus au cours de notre promenade s’accordent sur le charme de la campagne grassoise – bien défigurée aujourd’hui – ils diffèrent à propos de la ville elle-même, peu accueillante pour Stendhal, mal bâtie pour Eugène Garcin et même pour Stephen Liégeard, pourtant plus porté d’ordinaire à la louange qu’à la critique. Toutefois, le pittoresque de la vieille cité « oublieuse du fil à plomb » ne lui échappe pas, ni à Ardoin-Dumazet, André Hallays ou Francis de Miomandre. De passage à Grasse ou venus pour un court séjour à l’écart d’un littoral trop en vogue à leur goût, ils recherchent ici une image de « l’aimable Provence » à travers les œuvres de Fragonard, mais aussi, comme au siècle précédent, un avant-goût de l’Italie dans une architecture urbaine et un paysage agraire unanimement comparés à ceux de la Ligurie ou de la Toscane. En contrechamp de ce portrait idéalisé, la description réaliste que Pierre Hamp donne des habitations ouvrières de la vieille ville, dans un récit sans concession, fait toute la différence entre l’impression rapide du passant et celle, durable, de celui qui y a vécu longuement.

 

Samedi 18 novembre, conférence de M. Michel Derlange : La société cannoise à la fin du XVIIIe siècle

L’étude de la capitation, impôt né sous Louis XIV et payable par tous les chefs de famille, montre qu’à la veille de la Révolution, Cannes est au huitième rang des communautés d’habitants de Provence orientale par sa population, mais au quatrième par sa fortune. Malgré ses deux mille habitants à peine, sa composition socio-économique est celle d’une ville qui vit de sa fonction portuaire mais aussi de sa position d’étape : les artisans, les commerçants et les gens de mer – pratiquant le cabotage plus que la pêche – constituent la majorité des actifs, plus qu’à Vence, à Saint-Paul ou à Antibes dont la population agricole est encore dominante.
La présence à Cannes d’un artisanat destiné à une clientèle fortunée, ébénistes, tailleurs, perruquiers, cafetiers, souligne autant que le montant de l’impôt l’existence d’une riche bourgeoisie. La capitation divise la société en vingt-deux classes entre lesquelles est réparti l’impôt. Prenant en compte à la fois la fortune et l’activité du contribuable, elle crée ce que le jurisconsulte provençal Portalis a appelé à l’époque « une cascade de mépris ». On est « bourgeois vivant noblement », c’est-à-dire de ses rentes, sans travailler, mais peut-on classer dans la même catégorie Jean de Riouffe, véritable maître de la ville, commissaire du Roi pour les guerres, coseigneur de Thorenc par acquisition d’une portion de fief, frère d’un écuyer du Roi ayant lui aussi acheté l’office, et tel petit propriétaire vivotant du maigre revenu de quelque médiocre bastide ? Celui-ci peut cependant regarder de haut les « bourgeois vivant de leur métier » exerçant une « profession graduée », notaires, avocats, médecins, qui prétendent également à la bourgeoisie. La même disparité entre statut et fortune se retrouve dans les métiers du commerce : le négociant, qui trafique de tout, tient le haut du pavé face au marchand, dont l’activité est limitée à la vente d’un seul produit, mais là encore, on ne peut placer sur un pied d’égalité celui qui pratique le commerce de gros (on dirait aujourd’hui l’import-export) et le « regrattier » qui revend au détail, ou le misérable colporteur. De même, les artisans dont l’activité et le statut sont règlementés depuis le Moyen Âge, se répartissent sur toute l’échelle des fortunes, du pauvre cordonnier qui s’échine dans sa boutique à l’aubergiste Darluc, un des plus gros contribuables, par ailleurs important propriétaire foncier dans la riche plaine de Laval. Il est également difficile de distinguer, parmi les agriculteurs, le « ménager » qui vit du travail sur son bien, lequel est fréquemment morcelé et de qualité médiocre, et le « travailleur », ouvrier agricole s’employant chez autrui mais souvent petit propriétaire.
On le voit donc dans les faits, à la fin du XVIII e siècle, la société cannoise annonce celle du siècle suivant par son brassage complet, la hiérarchie d’estime s’effaçant peu à peu derrière la hiérarchie de fortune. Le règlement consulaire réserve la direction municipale à une quinzaine de familles, excluant les métiers de la terre et de la mer au profit des plus riches bourgeois et des grands négociants.
Ceux-ci gèrent les finances de la ville selon leurs intérêts : ils privilégient les taxes indirectes ou « rèves », qui pèsent sur le consommateur, et réduisent la taille, impôt foncier dont ils sont les principaux contribuables. Cependant, quinze ans avant la Révolution, un projet de hausse de l’impôt, destiné à financer la construction d’un môle à Cannes, aboutit à la sécession du Cannet dont les habitants ne sont pas concernés par le commerce maritime, et ce, avec l’appui des plus riches bourgeois de Cannes, dont la fortune provient de la terre. Cette lutte du propriétaire contre le commerçant montre la résistance d’une société en voie de mutation.

Samedi 16 décembre, conférence de Mme Evelyne Biausser : La Crète minoenne.

Une part importante de la mythologie grecque, apparue bien avant Homère, trouve son origine en Crète : c’est là que Zeus se réfugie pour échapper au titan Chronos ; l’union du père des dieux et d’Europe donne naissance à Minos, dont l’épouse Pasiphaé engendre le Minotaure. Si la légende établit un lien évident entre la Grèce et la grande île, elle ne dévoile pas le mystère de ses origines : d’où provient la civilisation minoenne, qui atteint son apogée vers 1700 av. J-C, pour disparaître moins de trois siècles plus tard ? Son écriture la plus ancienne, le linéaire A, n’est pas encore déchiffrée. Le linéaire B, qui en découle, transcrit un dialecte grec. Le seul signe reconnaissable sur le texte du célèbre « disque de Phaïstos » se trouve également sur un document d’Asie mineure. Les fresques du palais de Cnossos, fouillé et restauré dans des conditions discutables par sir Arthur Evans, présentent de multiples influences : des personnages au visage de profil et à l’œil de face, à la gestuelle également égyptienne, des griffons que l’on retrouve chez les Hittites et les Assyriens, mais aussi des caractères originaux, comme des scènes de tauromachie ou le symbole de la hache double. Ce peuple apparemment aimable, dont les représentations sont unanimement souriantes, a soumis la Grèce à son autorité mais n’a pas construit de forteresse. Les palais, de véritables villes comportant ateliers et magasins, ne sont pas bâtis sur des acropoles, mais épousent les pentes de collines proches des plaines fertiles et de la mer. Leurs dimensions, leur architecture étonnante de pièces étagées s’ouvrant sur des « puits de lumière », expliquent que les Grecs venus y porter le tribut de leur soumission se fussent crus dans un labyrinthe. Autre particularité, ces villes-palais sont aussi des sanctuaires, comme en témoignent la présence de piscines lustrales et l’absence de temple par ailleurs. Nous ignorons encore à quelle divinité – peut-être une déesse-mère –, se vouait le prêtre-roi supposé régner sur ces curieuses cités. De même, la fin brutale de la civilisation minoenne reste un mystère. L’explosion du Santorin, souvent avancée pour l’expliquer, a eu lieu 150 ans auparavant, mais elle a pu désorganiser ce « peuple de la mer » qui a vécu d’échanges (on peut s’étonner de l’habileté de ses orfèvres, alors que l’île ne possède aucun gisement aurifère). A-t-il été victime d’une expédition mycénienne dont Homère et ses prédécesseurs auraient tiré l’aventure de Thésée, tuant le Minotaure au fond du labyrinthe et délivrant les Grecs du tribut de chair fraîche imposé par le monstre crétois ? L’histoire et le mythe se rejoindraient alors.